Liberté et désir : « Drôle d’alliance »

décembre 2016

Trois amis discutent.

L’un affirme avec intensité : Être libre, c’est faire ce que je veux ! La liberté, c’est quand personne ne m’empêche de faire ce que j’aime


Un autre lui rétorque : la liberté des uns s’arrête à la liberté des autres.


Le troisième enchaine :  Quand l’autre désire quelque chose, moi, ça me bloque, je ne suis plus libre !


Si nous ne sommes pas dans un échange philosophique, la discussion va devenir un dialogue de sourds. Car sous couvert de réflexions à propos de liberté et de désir, chacun ne peut que projeter sa propre expérience, son propre idéal, son propre ressenti.


Concilier liberté et désir ne va pas de soi.


Comment la logique contenue dans nos émotions peut-elle nous aider à voir plus clairement ce qui se joue dans cette alliance ? Quels en sont les enjeux ?


Savez-vous que le mot « désir » s’est constitué à partir des astres ? Quand « sidéré » évoque la soumission à l’action funeste des étoiles, « désir » évoque l’action de rechercher hors de cette soumission. Le désir semble bien se rapprocher de la liberté ! Sauf que, absence de soumission ne signifie en rien absence de loi biologique qui gère le cerveau. N’en déplaise à nos idéaux. 

 
Le désir peut être compris comme « quelque chose » en soi, non maitrisable et automatique, assez mystérieux pour notre entendement et qui nous rappelle à notre existence de façon automatique et si évidente que nous n’avons même pas à y penser. Comme si nous étions pensés par lui ! Nous ne pouvons que le constater.


Avant d’être entendu comme le désir d’avoir - un objet, un projet, un autre tant aimé que nous prenons comme un moyen d’assouvir notre satisfaction- cet appel est à considérer comme le désir d’avoir de quoi prolonger son existence. La biologie est là encore et toujours. Les mots avec lesquels nous allons parler du désir expriment en réalité l’élan de vie. Le besoin d’espace se fait désir de temps.


Le besoin est lié à l’appel à être, à survivre, il est imprégné des expériences corporelles mémorisées comme indispensables pour continuer à vivre ; le tout est « géré » par le cerveau reptilien. Le désir en est l’extension mentale, verbalisée dans les mots, projetée sur les objets ou des valeurs morales, traité par le système cognitif. La valeur biologique est ainsi habillée de mots, d’images, toujours présente au cœur de ce que nous nommons la réalité psychique. Quand le besoin parle de l’être, le désir parle de l’avoir. Pas étonnant à ce que nous parlions de désir existentiel !


Et la liberté dans tout ça ?


En connaissance et en acceptation de ce mécanisme, la liberté est alors la liberté de s’engager dans notre désir vivant. D’agir à partir de ce désir de vie, de croissance.


Mais alors, pourquoi s’engager semble contraire à la notion de liberté ? Parce que nous idéalisons notre liberté plutôt que de la vivre. Un idéal chevillé au corps et qui réclame haut et fort : l’absence de toute contrainte, de tout empêchement, à commencer par la contrainte corporelle qui fait de nous des êtres vulnérables, mortels et susceptibles de souffrir. Mais ce fantasme de liberté entretient nos dépendances aux objets sur lesquels nous portons nos désirs. Qu’il s’agisse de relation affective, de parentalité, de travail, de drogue ou de nourriture, nous nous attachons aux personnes ou aux choses pourvoyeurs de satisfaction. Au risque de nous…sidérer !


Aussi étrange que cela paraisse, c’est en tournant notre attention vers le désir vivant, celui qui est relié au besoin corporel que nous pouvons retrouver de la liberté. Nous engager dans le désir de se sentir vivant ouvre notre regard et libère nos gestes. Nous voilà mieux en relation, mieux présent à notre entourage.


La liberté, c’est par là !

Catherine Aimelet Périssol


Comment la LE peut nous aider à mieux assumer nos désirs ?

novembre 2016

Nous éprouvons tous des désirs : qu’il vise un objet déterminé (un bon repas, une voiture ou un vêtement) qu’il vise un état intérieur (de bien-être ou de bonheur) ou encore, une valeur dite existentielle (comme le respect, l’amour, la sécurité), désirer semble faire corps avec l’élan même de la vie.


Avec le désir, nous semblons être emportés vers des objets extérieurs pour les posséder comme vers des actions qui, parfois, semblent nous dépasser !
Mais comment comprendre le désir qui nous anime, cet élan dont Spinoza, avec bien d’autres philosophes, reconnaissait comme le propre de l’homme. Comment la logique contenue dans nos émotions peut-elle nous aider à mieux comprendre ce phénomène ? Réfléchir sur le désir, c’est réfléchir à soi dans ce passage entre le besoin, attribué à notre physiologie, et le désir, attribué à notre psychologie. Y a-t-il un lien et quel est-il ?


Il est habituel de penser le désir comme secondaire à la conscience d’un manque, donnant ainsi à comprendre cet élan comme la conséquence du manque. Et le manque comme la cause du désir. C’est que nous aimons nous penser comme des sujets conscients, qui choisiraient leur propre vie, qui ne sauraient se limiter à la seule satisfaction de ses besoins dits instinctifs (ceux qui nous rapprocheraient des animaux !!), qui chercheraient toujours à se dépasser…

 

C’est ainsi que ce sujet aspire à désirer, à obtenir d’autres savoirs, d’autres objets, d’autres mondes. Ce sujet désireux là est de plus en plus satisfait lorsque nous observons les formidables satisfactions auxquelles l’homme parvient. Et pourtant cet homme est insatiable, insatisfait et frustré ! Y aurait-il une erreur dans cette compréhension du désir chez l’homme ? Cette représentation toute mentale du désir qui aboutit à tant de frustration n’est-elle pas incomplète ? Incomplète peut-être parce que désincarnée ?


La logique émotionnelle donne à voir autrement le désir et nous invite à retrouver encore Spinoza qui donnait à entendre que l’homme est mu par « un effort pour persévérer dans son être » : le désir peut être compris comme un prolongement du besoin biologique qui anime l’être vivant que nous sommes, un être déjà là dans son rapport au monde quelques dizaines de secondes avant que n’apparaisse la conscience de ce rapport. Et encore, pas toujours…


Comment se déploie cette prolongation du besoin dans le temps du désir ? Par la mémoire via le cerveau limbique. Il est situé au-dessus du cerveau reptilien. Celui-ci est responsable du traitement immédiat des situations présentes. Le système limbique lui retient et fixe en mémoire les événements existentiels à proprement parlé, c’est-à-dire les événements au cours desquels notre existence même a été et donc pourrait être à nouveau en péril. Des événements dans lesquels la survie du corps a été en jeu et auxquels les mécanismes défensifs et automatiques, dans   l’urgence, ont répondu.

La mémoire limbique a enregistré les réactions de la fuite, la lutte et du repli sur soi comme des modes de vie. A partir de l’émotion biologique s’est développée l’émotivité, celle de nos peurs, de nos colères et de nos tristesses.


La diffusion de l’expérience émotionnelle archaïque se fait dans un espace-temps élargi, l’espace du cerveau néocortical et le temps du passé mémorisé et du futur projeté. Nos besoins, devenus désirs plus ou moins conscients, sont habillés d’explications, de causalité : le besoin éprouvé dans le corps devient un désir raconté dans l’esprit, dans une volonté apparente, consciente et justifiée.
Comprendre le désir à partir de l’expérience enregistrée dans la mémoire corporelle permet de mesurer la dimension existentielle du désir. « Comme si c’était plus fort que moi » voilà ce que nous vivons ! Plus fort que l’injonction mentale, plus fort que le raisonnement que nous cherchons pourtant à appliquer à ces motivations qui nous pressent comme si elles étaient vitales. Au point de dire « j’ai besoin de respect, d’amour, de liberté, de paix… », autant de valeurs morales édictées en besoins biologiques…


Quand une jeune femme explique que la proposition de son patron de lui confier un poste de manager, son rêve depuis des années, génère chez elle des peurs paniques, qu’elle en est malade et qu’elle pense à refuser, notre attention doit se tourner vers la nature de son désir. Un désir si fort qu’il vient contrarier ce rêve. A l’écouter, ce poste de manager va lui demander beaucoup plus de travail : « je vais me retrouver sous une montagne de mails, de rendez-vous, de réunions. Rien que d’y penser, je ressens dans mon ventre une angoisse et une énorme envie de fuir ! Et pourtant, mon chef me propose le poste parce qu’il voit que je travaille bien et beaucoup, que je rends mes dossiers en temps voulu, que je peux même en ramener le soir chez moi. Il peut me faire confiance ».

A la question « pour quoi est-ce si important pour vous de travailler autant ? », la réponse est immédiate : « je n’aime pas que ça traine, que ça s’accumule, que ça devienne une montagne que je ne pourrais plus écluser. Pas envie d’étouffer ». Voilà le corps qui parle, marqué par la mémoire d’expériences éprouvées. En l’aidant à se laisser traverser par des sensations de serrement, d’oppression faisant suite à des perceptions de « masse s’approchant d’elle », elle redécouvre le besoin archaïque de volume que son corps incarne, le désir de sécurité qui obsède son esprit et son habitude de travailler pour se « débarrasser de cette masse qui pourrait l’engloutir ». Sa réflexion se libère pour aborder comment répondre à la proposition de son boss.


La LE permet de comprendre que le désir est fondé sur l’expérience émotionnelle, corporelle, automatique et non consciente. C’est nous qui mettons des mots chargés de sens sur ces expériences. Le désir n’est jamais exempté de l’inscription corporelle de nos émotions. C’est cette réalité biologique qui nous permet de comprendre la dimension existentielle de certains de nos désirs : plus le désir est fondé sur le besoin d’être, inscrit dans notre corps, plus nous y sommes attachés. Ou plutôt, plus nous sommes attachés par lui. Plus nous devenons dépendants de nos propres désirs.


Le désir, écho du besoin, devient la cheville ouvrière de nos émotions. Mais plutôt que de le voir comme un appel à être, nous le voyons au travers des solutions pour le satisfaire.
De quoi comprendre le propos de Spinoza : « Nous ne désirons pas une chose parce que nous la jugeons bonne mais nous la jugeons bonne parce que nous la désirons ».

 

De quoi interroger la notion de liberté… Nous y reviendrons le mois prochain !

Catherine Aimelet-Périssol

Comment parler logique quand il s’agit de nos émotions ? Un défi dans notre société.

Octobre 2016

Comment trouver les mots qui parlent de nos émotions sans tomber dans le pathos ? Comment exprimer la logique de nos émotions de façon à nous permettre d’assumer cette part de nous-mêmes, à la fois vulnérable et existentielle ? Comment transmettre le langage du corps alors que notre esprit est formaté selon la logique affective et causale de la psychologie ?


Or, la façon dont nous parlons des émotions est un véritable enjeu social : c’est celui du thérapeute qui accompagne la souffrance du patient, du conférencier qui parle de la confiance, de l’ami qui a suivi cette même conférence, du parent qui voudrait que son fils, en panne de motivation, comprenne où sont ses priorités, mais aussi du médecin auquel le malade demande sa guérison rapide sans laisser à son corps le temps de parler, du médiateur qui voit un couple se déchirer…


Comment dire ce qui est là, dans nos tripes, qui crie pour être entendu et que nous nous efforçons, malheureusement, de fuir, de contrôler et, à défaut, de subir ?
Inutile de mettre en cause les habitudes de chacun ou la pression de notre société à exiger la performance ou la gestion partout dans nos vies. Cette lutte nous épuiserait. Inutile aussi de vouloir leur échapper… elles font partie de nos pensées les plus automatiques ! Les subir comme un mauvais sort entretiendrait aussi notre sentiment d’impuissance. Apprenons plutôt à penser l’émotion comme une alliée.


Quelques propositions pour en parler vraiment…
Avant d’être une femme ou un homme intelligent et (bien) pensant, nous sommes un être vivant dont la fonction du cerveau est de favoriser la (sur) vie et le maintien de celle-ci dans le temps.
Pour être intelligent, faut-il encore être vivant…


Nous ne pouvons échapper à notre structure, pas plus qu’aux situations dans lesquelles notre corps est présent
Notre ignorance du fonctionnement du cerveau nuit gravement à notre santé en entretenant l’emballement de notre mental et de ses idéaux


Nous ne réagissons pas pour rien mais parce que notre corps, via nos 5 sens, a été alerté avant ou même sans que notre conscience ne nous en ait avertis.


Nous sommes responsables de « qui nous sommes » : cette construction est fondée sur le désir de maintenir notre sécurité, notre identité et le sens de notre vie.
La tentation, forte et psychologiquement validée, de reporter la responsabilité de nos émotions sur les autres ou sur la situation nous enferme dans une impasse (ou un puits sans fond, au choix).


Il n’y a pas de bonnes ou de mauvaises émotions, pas d’émotions positives ou négatives, pas de bon ou mauvais stress. Il y a un système émotionnel qui tend à répondre de notre existence dans des situations diverses. Et les moyens utilisés par le système peuvent être parfois pénibles. Mais qui dirait que la douleur éprouvée quand on met le doigt sur une flamme est mauvaise ?


L’attention à ce qui est là, présent et réel, est plus satisfaisante que la recherche effrénée de la vérité, soi-disant objective et censée répondre à tout.
Nous sommes définitivement des êtres subjectifs avec un corps matière qui, comme chaque chose « s’efforce de persévérer dans son être » selon les mots de Spinoza.


Et si nous nous réconcilions, enfin, avec CE que nous sommes réellement  ?

Catherine Aimelet Périssol

Se dépasser, est-ce possible ?

Septembre 2016

Les médias, les slogans, le discours politique, les médecins, les psy entretiennent un discours qui donne à entendre qu’en travaillant bien, en exerçant sa volonté et le contrôle de soi, en appliquant les bonnes méthodes, nous pourrions nous dépasser. Dépasser certaines de nos habitudes, dépasser nos peurs, dépasser nos limites pour obtenir plus et mieux de notre propre existence. Autrement dit, que nous pouvons obtenir de notre cerveau les mêmes prouesses que celles que nous obtenons des techniques les plus sophistiquées. A défaut d’y arriver, nous nous disons coupables de ne pas travailler assez sur nous-même. Et en voilà certains qui rêvent d’implanter des puces électroniques pour augmenter des capacités, décidément insuffisantes.


Cette vision du dépassement de soi est aujourd’hui banalisée. « Comme c’est impossible, S… l’a fait ». Un slogan qui s’applique aujourd’hui dans le domaine de la psychologie. Le cerveau serait une machine sensée répondre à nos désirs. Voilà bien une représentation qui alimente le fantasme d’un moi omnipotent qui serait capable de diriger son organe comme son ordinateur. Comme si le désir, plus ou moins conscient, d’être toujours satisfait suffisait pour faire venir l’information, pour effacer des données jugées encombrantes et en créer d’autres meilleures, pour agir comme on l’a décidé !
Or, il s’agit là d’une représentation du cerveau et non d’une réalité. Dès que nous confondons représentation et réalité, nous nous abusons nous-mêmes et générons d’autant plus de frustrations. Quand ce qui est passe après ce qui devrait être, la réalité corporelle nous rattrape : le système reptilien n’aime pas être ainsi dénié. Il réagit en augmentant le niveau émotionnel comme s’il cherchait à nous faire « ré-habiter » notre espace corporel.


La parole a ses propres vertus à ne pas confondre avec celles de l’existence : elle sert à se nommer et nommer les situations dans lesquelles nous sommes impliqués. Elle est « mise sur » la réalité, posés sur elle et ne se substitue pas à elle. C’est nous qui avons tendance à faire un raccourci en imaginant que les mots suffisent pour agir. La communication devrait donc commencer par une mise en relation entre son esprit et son corps, entre le système réfléchi et la sensation. Faute de quoi, nous recherchons une sorte de béatitude fusionnelle, mentale et affective, dénuée de tous ressentis.
La logique émotionnelle peut-elle nous aider à voir ce qui relève du possible à accomplir de ce qui relève d’une parole discursive ?


Elle nous rappelle une loi ontologique, celle de l’être biologique sur lequel n’a cessé de s’intéresser l’esprit humain : « tout n’est pas possible ». Une loi en creux qui fait face à la fiction du « tout est possible ». Cette loi rappelle que l’émergence de l’esprit, avec sa langue, ses codes cognitifs et socio culturels, ses fictions et ses croyances, conserve une sorte de consonance avec l’être biologique. Pour autant, cette loi ontologique ne signifie en aucun cas qu’il y ait déterminisme ! Et en retour, l’absence de déterminisme linéaire ne signifie en aucun cas que tout soit possible.
Bon ! Nous voilà d’emblée dans la complexité de ce qu’est d’être vivant : l’esprit, le psychisme est plus que la somme des parties biologiques qui le composent et pour autant est fondé sur elles. Quand le psychisme aspire à se débarrasser de ces fondations, il s’égare. Alors l’émotion entre en jeu, c’est sa fonction de ramener cet esprit à la réalité de la situation, intérieure comme extérieure. Comment ? par la peur, la colère, la tristesse. Des moyens radicaux …jusqu’à l’angoisse, la violence ou la dépression sur fond de stress.


Faire son possible pour répondre à une situation complexe demande donc que nous nous retournions vers ce qui se vit en soi et autour de soi réellement et de laisser le discours pour ce pour quoi il existe : une représentation, une explication parfois, une projection comme dans une salle de cinéma… Un registre artistique qui devient menace quand nous le détournons pour le substituer à la réalité.
Alors qu’aurions-nous à dépasser ? Est-ce cette loi ontologique ? N’est-ce pas plutôt cette tentation de nous en abstraire et ainsi de continuer à faire comme si tout nous était possible ?  Nous voulons tous du « bio » dans nos assiettes mais avons bien du mal à nous reconnaitre comme tel…

Catherine Aimelet Périssol

La tentation de la baguette magique

juillet - août 2016

Rendons à une autre Catherine ce qui lui appartient ! A l’issue d’un temps d’écoute, et pour illustrer ce qu’elle conservait de notre entretien, lui vint une formulation qui l’aidait à résumer une habitude tenace : « la tentation de la baguette magique ».
L’image illustrait la tentation de son esprit à s’imaginer que les solutions à ses difficultés viendraient de quelque magie. De « trucs » venus d’ailleurs, peut-être des autres ou de la situation elle-même ou encore de ce qu’elle s’ingéniait à créer autour d’elle. Ce qui lui a permis de réaliser aussi tout le mal qu’elle se donnait pour que la magie opère, que les autres ou la situation lui procure un retour qui la rassurerait ou qui la soulagerait. Ou lui assurerait, enfin, de la valeur.
Pourtant, à y réfléchir, nous savons que cette tentation entretient l’attente et la frustration, ralentit le recours à nos propres capacités et favorise la pression sur l’entourage. Mais savoir tout cela ne nous soulage pas pour autant. La tentation mentale est même si forte qu’elle nous presse de « faire toujours plus de la même chose » selon les mots de Paul Watzlawik. Nous nous mettons la pression pour que la magie opère : nous trouvons des stratégies encore plus performantes qui, idéalement, satisferont notre désir d’être rassuré, libéré, aimé, reconnu, valorisé, respecté. Notre attention reste fixée sur notre réussite -ou notre échec- à obtenir de quoi satisfaire notre sécurité, notre identité, notre existence propre.
Drôle d’histoire qui fait apparaitre la magie comme dépendante de notre propre investissement ! Par exemple, nous faisons tout notre possible pour être aimé ; mais dès qu’un autre dit nous aimer, cela nous parait incroyable, magique, irréel. Et plutôt que nous apaiser, nous poursuivons notre quête sans fin. Finalement, nous attendons que la magie opère et, tel un génie, satisfasse nos attentes et nos rêves ; mais à supposer que ceux-là se réalisent, nous ne sommes satisfaits qu’à très court terme, vite envahis par l’appréhension que cela ne marche plus ! Telle est la logique de notre psychisme lorsqu’il est « débranché » de notre biologie.
La logique émotionnelle peut-elle nous aider à voir plus clairement ce mouvement psychique ? D’où nous vient cette forme d’esprit si courante qui consiste à guetter de l’extérieur des solutions pour répondre à nos difficultés ? Pourquoi sommes-nous tous, plus ou moins « tentés par la baguette magique » ?
Et si la magie était d’abord au cœur d’un phénomène naturel qui échappe justement à notre contrôle ? Et si le charme était d’abord l’aptitude spontanée de l’être, corporel avant d’être psychique, à exister, à répondre à toute situation dans le sens de la vie ? Avant même toute conscience pensée…
Si nous osons porter notre attention sur le mouvement émotionnel qui, justement, est cette réponse naturelle, alors nous pouvons nous voir à l’œuvre avant la volonté, avant la décision consciente. Nous sommes mus par un mouvement qui échappe à notre entendement et c’est cela qui nous trouble tant : ce fameux « plus fort que soi », cette part de nous que l’on nomme animale et à laquelle l’esprit tente d’échapper. Nous cherchons tant à nous élever mentalement que nos pieds ne touchent plus vraiment terre, que nous dédaignons tout métier manuel et que nous sommes en conflit avec notre propre réalité corporelle.
Tellement habitués à nous représenter notre existence dans le seul espace de nos connaissances, dans nos souvenirs déjà enregistrés, nous perdons de vue l’ampleur de nos capacités à faire autrement que ce que nous avons l’habitude de faire. N’est-ce pas cette fermeture mentale qui nous presse de trouver une baguette magique extérieure ? Alors qu’elle est déjà là, en soi, en action 24 heures sur 24. N’est-ce pas à nous de nous relier à sa vibration toute naturelle ?
Et si nous profitions de l’été pour nous sentir exister comme nous sommes ?

Catherine Aimelet Périssol

Pouvons-nous échapper à nos habitudes ?

juin 2016


Pouvons-nous échapper à nos habitudes ?
Bonnes et mauvaises habitudes répondent à un impératif de survie. Telle est la loi de la biologie qui donne à voir combien l’ensemble de l’organisation corporelle et donc psychique répond à la finalité de poursuivre l’existence. Pourtant, le bon sens moral nous a enseigné que nous avons à cultiver les bonnes et abandonner les mauvaises. Alors que comprendre de cet apparent paradoxe et comment la logique émotionnelle peut-elle nous aider à voir plus clair ?
Henri Laborit disait « la finalité d’un être, c’est d’être ». Nous sommes alors en droit de nous poser la question de notre part de liberté si tout est déjà orienté du côté du maintien de l’existence. Alors, sommes-nous réduits à un système cérébral froid qui centraliserait les données pour régir nos sens, nos pensées, nos capacités intellectuelles, notre conscience, nos mémoires, nos affects, notre sensibilité corporelle… Bref tout en soi jusqu’à notre propre identité ?
Pourtant nous sommes convaincus d’être ce dont nous sommes conscients. Autrement dit, que tout ce dont nous ne sommes pas conscients -automatismes, réflexes, instincts- n’est pas vraiment nous. Raison pour laquelle nous nous sentons tiraillés quand il s’agit de parler de nos habitudes : nous voulons absolument changer ces habitudes toxiques pour soi et notre entourage… et nous continuons à faire toujours la même chose ! Qui décide de ce changement ?
La philosophie puis les sciences dites humaines se sont emparées de cette question pour débattre de la prééminence du décideur en soi : s’il y a deux rôles, celui du corps et de l’émotion biologique automatique et celui de l’esprit et de l’émotion secondaire des valeurs sociales, qui prend la main ? Suis-je mes émotions ou suis-je ma raison ? La question demeure présente à chacun dans un tiraillement douloureux dit avec beaucoup de simplicité : je ne suis pas ce que je voudrais, ce que je devrais et les autres non plus. Je veux être plus moi-même ! De qui parlons-nous vraiment dans cette exigence ?
Tout est en réalité une histoire de relation. De relation entre l’esprit et le corps. Tant que nous nous imaginons avoir à choisir entre les deux…ce sera le corps qui décidera car l’être vivant est effectivement la finalité de l’être. Et cet élan échappe à notre conscience. Il est automatique. On ne plaisante pas avec la vie !Il s’agit de ne pas confondre l’arrangement physiologique des composants corporels et leur fonction avec l’organisation qui favorise l’être vivant. La différence est précisément la vie de l’être qui tend à s’auto maintenir dans le temps. Cet élan vital est plus fort que la conscience et la raison. Et si c’est l’automatisme cérébral du reptilien qui prend la main, aidé par l’enregistrement du passé connu dans notre mémoire limbique, alors, les habitudes qui correspondent à la survie court terme du corps demeurent prioritaires : nous continuerons à utiliser ces habitudes toxiques sur le long terme pour nous-mêmes et notre entourage tant que le résultat sur le court terme est satisfaisant. Telle est la loi de la biologie. Bomme nouvelle pour la survie, mauvaise nouvelle pour la suite !
Comment sortir de ce cercle vicieux qui commande le court terme évalué par notre mémoire qui nous donne à croire dur comme fer que se défendre serait le « seul » moyen de survivre à la situation du moment ?
En mettant en relation avec courage et effort corps et esprit. En regardant leur dépendance mutuelle. En observant l’influence exigeante du corps sur la pensée. En reconnaissant la part vivante de ces mauvaises habitudes dans le court terme en se questionnant sur les autres moyens de répondre à la vie en soi.
Le système émotionnel archaïque n’a pas vocation de demeurer dans le temps. Son reflet dans la mémoire de nos souvenirs a fonction de maintenir en conscience la valeur de la vie. Pas forcément les moyens défensifs ou offensifs du déni de la fuite ou de la violence de la lutte. Ceux-là ne demeurent que par ignorance de ce qui anime nos habitudes et par négligence à imaginer d’autres voies possibles pour répondre de notre existence.
Comment notre esprit entre-t-il en relation avec ce qui échappe à son contrôle ? Comment le corps instruit-il l’esprit ? Voilà les questions qui peuvent nous inviter à inventer notre humanité. Bien mieux qu’en idéalisant un cerveau augmenté par quelque puce électronique. Pas certain du tout que nous y gagnons notre part d’humanité.

Catherine Aimelet Périssol

A propos d'amour ...

mai 2016

Et si l’amour commençait dans nos cellules ? Et s’il débutait par cet élan vital qui traverse le corps et donc l’esprit, qui pousse l’être à maintenir son être jusque dans ses relations avec des êtres pour qu’existent d’autres êtres ? On dit les humains tiraillés entre leurs aspirations affectives et leurs besoins sexuels. Pourtant, avec la compréhension biologique de l’amour, nous voilà ouverts à une compréhension vivante et bienveillante de cette valeur universelle, en réalité si mal servie.
Comment la logique émotionnelle peut-elle éclairer l’amour et son émergence parfois déconcertante et donner un éclairage plus ample que sa seule dimension affective ou sexuelle ?
Du point de vue de la psychologie, l’amour est un phénomène qui s’impose en dehors de tout raisonnement -le cœur n’a-t-il pas ses raisons que la raison ignore ? Il témoigne aussi d’une culture à développer comme le raconte la Philia, chère aux grecs, sorte d’amitié dans l’amour qui tend à favoriser des pensées positives pour maintenir cet agréable sentiment. Un amour irrationnel nous assimilerait-il au règne animal et un autre plus raisonnable au règne humain ?
L’observation toute simple de nos comportements au quotidien, au sein du couple, dans les relations filiales ou dans les relations collectives, nous donne à voir un tableau bien différent. Hommes et femmes semblent plus familiers d’une recherche désespérée d’amour et sont capables de se faire la guerre pour l’obtenir. Dans ce conflit, on entend parler de territoire, de rejet et d’insécurité.
Le regard de la psychologie sur l’amour nous donne à penser que pour être aimés de l’autre, nous aurions tout intérêt à apprendre à nous aimer nous-mêmes. Si les autres ne nous jugent pas dignes de leur amour, ce serait de notre fait. S’ensuivent, ici des tests, là des demandes de conseils et de pistes. Le but ? Nous apprécier à notre juste valeur, pour favoriser nos relations amoureuses ou devenir un parent parfait. Les manuels ès amour sont légions.
Du point de vue de la logique émotionnelle, nous pourrions déjà nous poser cette question : avant toute mise en conscience de notre affection vis-à-vis de soi ou d’un autre, quelle est la toute première expression de l’amour dans le cerveau ?

C’est une expression spontanée et sans rapport avec une quelconque conscience :  la rencontre en miroir entre le corps et l’esprit, entre « le cerveau corps et le cerveau esprit » comme le dit le neurobiologiste Lionel Naccache. Quand le cerveau corps est directement en rapport avec la réalité de la matière, le second se représente cette réalité sous forme d’images et de pensées. Ce duo ou copilotage d’un cerveau rapide et de l’autre plus lent permet de répondre à toute situation au présent, en lien avec le passé mémorisé afin de préserver l’avenir.

Une formidable organisation physique et cognitive qui nous permet de dire « j’aime, je n’aime pas ». Cette extension neuro-anatomique du reptilien développe la capacité d’être conscient de notre existence, conscient d’être des êtres conscients.

Pourtant, cette expression d’amour initial n’est pas si simple : elle a beau être automatique du fait de la génétique, cela ne signifie pas pour autant que l’esprit aime le corps, aime cette réalité fragile, mortelle, imparfaite, vulnérable et sensible qui échappe au contrôle de la pensée et de la conscience.

Le premier conflit, la première peine d’amour est là, dans cet évitement voire dans le rejet du lien universel qui unit le corps et la personne. La psychologie nous invite à reconnaître et aimer nos succès, à développer de l’estime de soi comme une sorte de garantie de réussite dans la vie. Mais la biologie est plus rationnelle : elle exige de mettre de la reconnaissance entre nos cerveaux corporel et cognitif. A défaut, nous voilà coupés de notre élan vital, en conflit intérieur, tiraillés entre l’exigence reptilienne de survie et la représentation mentale idéalisée. Pour sortir de ce tiraillement, nous rêvons qu’un autre, un prince charmant ou une princesse nous éveillent à nous-même.

Comment déployer cet amour biopsychologique ?

Pourquoi ne pas commencer par porter l’attention de notre esprit à l’élan du corps qui, via l’émotion du reptilien, dit déjà bien des choses de notre existence ?  Le premier geste d’amour serait là, dans le respect de notre réalité structurelle afin de ne pas la subir comme un mauvais sort jeté par quelque fée maléfique, mais parce que nous sommes « ça » avant d’être « plus que ça ».

Le regard biologique sur l’amour pourra alors nous aider à mieux comprendre l’amour et les égarements qui lui sont attribués, sans pour autant nous limiter à la seule dimension sexuelle de la biologie… de reproduction.

Le langage de la vie n'attend que notre regard de bienveillance sur cette toute première expression d'amour en soi pour oser nous aventurer vers les autres. Nous aventurer « complet » au sens où l'entendait Jung, qui invitait chacun à être complet plutôt que parfait. Ce qui nous soulagerait d'avoir à chercher désespérément notre moitié...

Catherine Aimelet Périssol

Le temps nous est-il compté ?

Avril 2016

Le temps passe trop vite quand nous aimons ce que nous vivons ; et si lentement quand nous sommes malheureux. Le temps serait de l’argent mis nous en manquons pour faire tout ce que nous avons à faire… De l’urgence à l’ennui, nous comptons, voire comptabilisons le temps. Celui qui nous reste comme celui qui est déjà passé. Le temps angoisse certains qui regardent d’autres le maîtriser avec envie.

De quoi parlons-nous en parlant du temps ? Comment la logique émotionnelle peut-elle nous aider à mieux l'appréhender ? Comment la biologie peut-elle nous réconcilier avec ce temps qui nous échappe et qu’évidemment, nous rêvons de pouvoir gérer ? Face à la course contre la montre, à l’obsession de contrôle ou à la procrastination, quelles réponses la connaissance du langage de la vie peut-elle nous fournir ?

De toute évidence, nous subissons la flèche du temps : le passé est derrière et le futur devant, connu est le premier, incertain le second qui reste à construire. Il y a comme une asymétrie. Entre les deux, nous vivons (et ne pouvons que vivre) au présent, quels que soient les lieux où s'évade notre esprit, ou les histoires qu'il nous raconte.

Les physiciens nous rappellent que le temps est un mouvement corrélé à l’espace. Nous sommes nous-mêmes de l’espace-temps. Voilà pour ce qui est de notre matière, avertissement toujours utile quand nous sommes tentés de fuir notre réalité corporelle. De quoi nous rappeler que notre confiance se fonde prioritairement sur notre expérience corporelle. Sur ce que notre corps enregistre et comment il réagit à la réalité de notre environnement. Être de « l’espace-temps » n’est pas forcément confortable. Comme nous ne pouvons y échapper, mieux vaut nous fier au processus !

Le cerveau reptilien, fidèle allié de notre existence et de sa conservation, est un témoin de ce présent. Grâce à lui, nous sommes en rapport avec ce qui est là, avec ce qui se passe à l'intérieur (dans notre corps) et à l'extérieur (autour de nous). Si, le plus souvent, sans alerter notre conscience, il suffit à répondre à notre besoin d’existence par des automatismes, il peut aussi nous mettre en mouvement avec force émotions. Peur, colère, tristesse et joie en témoignent.

Quand la réactivité reptilienne imprègne notre esprit, soudain le temps semble changer d’allure : il se raccourcit dans une urgence à nous sortir d’une situation qui nous apparaît comme un obstacle ou une menace, nous pressant de fuir ou de lutter ; à moins qu’il ne se rallonge dans cet ennui pesant dont parle la mélancolie ou la fatigue. Mais le temps, lui, ne change pas d’allure. Sa course ne s’est ni accélérée ni ralentie ! C’est nous qui appréhendons le temps différemment. Et c’est le fonctionnement même de notre cerveau qui est responsable de ce vécu très subjectif.

Mais pour quoi ? Quelle serait « l’intention » de notre système nerveux à, ainsi, modifier notre perception du temps ? A assurer la vie, comme toujours !

Dans l’urgence à fuir ou à lutter, le temps semble devenir un ennemi : nos sens sont saturés d’informations à traiter, à éliminer, à évacuer pour récupérer de la sécurité. Nous ne pensons plus qu’à nous échapper de cette « contrainte » pour recouvrer tranquillité et soulagement. En son nom, nous voilà pressés de nous débarrasser de ce qui nous empêcherait de vivre ! Quand, malgré la course, nous n’y parvenons pas, alors, nous voilà agacés, voire enragés, accusant les autres de nous presser ou nous en voulant de notre limite ! Trop lent, pas assez compétent, mal organisé, pas assez confiant, pas assez fort…

Le burn-out témoigne de cette urgence devenue invivable alors même que notre société ne cesse d’en demander toujours plus à chacun, au gré du développement des nouvelles technologies et de la masse d’informations à traiter. Même les formations sur la gestion du temps sèment le trouble en proposant d’en faire plus et de le faire mieux… dans le même temps !

On ne peut s’étonner alors de la tentation de la procrastination. Dans ce repli stratégique hors de toute pression qui consiste à ne pas faire ce qui devrait être fait, nous répondons à notre liberté chérie mais aux dépens de notre capacité à construire notre propre existence et notre propre pensée. Les divertissements, les loisirs ou les « autres choses à faire » nous semblent des espaces moins contraignants, moins chargés de la contrainte de la réussite !

Ce qui importe n’est pas le temps bien sûr, mais notre relation au temps. Ce n’est pas lui qui devrait être considéré comme un problème mais notre rapport à lui qui est un excellent baromètre : nous voilà avertis de notre temps intérieur, mais là au sens de notre climat intérieur, de notre tonalité émotionnelle. Porter attention à cette intonation corporelle, c’est déjà nous accorder à notre temps personnel. Se dire avec curiosité « Tiens, là, à cet instant, je me sens pressé, tendu, essoufflé, crispé, ouvert, lourd, triste, perdu, joyeux, fermé… » c’est enfin trouver un accord dans l’espace-temps que nous sommes.

Surtout, cette curiosité nous soulage de la tentation de l’analyse « Mais pourquoi suis-je ainsi ? » ou de l’exigence à changer « Vite ! Retrouver la forme et le bien-être ! » N’oublions pas que, quand nous cessons d’être attentifs à ce qui est de notre expérience présente au profit de ce qui devrait être, nous prenons le risque que (re)commence l’emballement des attentes, des idéaux et des peurs…

 

Ainsi informés, et plutôt que de chercher à vouloir désespérément gérer le temps, voici ce que nous pourrions déjà nous accorder : goûter nos actions, les savourer, modifier chaque jour une petite habitude car tout changement mobilise notre attention présente et ainsi ajuste notre rythme, marcher sans courir, lire sans chercher à se souvenir, écrire sans écran, à la main, quelques minutes le soir, penser avec précision, étudier un sujet…  Et laisser passer le temps pour se laisser être de temps en temps. De quoi nourrir la confiance.

 

Catherine Aimelet-Périssol

Sommes-nous les gérants de nos émotions ?

Ou gérés par elles ?

Mars 2016

Sommes nous les gérants de nos émotions ou gérés par elles?
Pas un magazine qui régulièrement ne prône les moyens de gérer nos émotions. Pas une formation sur le stress qui ne cherche à convaincre les participants de cette possibilité. Il suffirait juste de le vouloir et d’avoir les bons outils. Quand l’émotion déborde, serions-nous de mauvaise volonté ? Serions-nous coupable de mal faire ? Et si nous nous posions la question quant à la faisabilité même de cette gestion ?


Suite à l’article « Comment apaiser son émotivité », les internautes ont témoigné et posé des questions lors d’un tchat (auquel j’ai répondu) sur le site de Psychologies magazine.  Au vu de leurs témoignages, un tel effort semble illusoire. Beaucoup ont raconté que la compréhension du sens psychique de leurs émotions ne les avait pas aidés à les apaiser malgré leurs efforts. Pourquoi ?


Voilà des dizaines d’années que s’est développée la culture de la gestion de ses émotions. Et si nous nous trompions sur la nature du gestionnaire? Quel serait le véritable gestionnaire en nous ?
Reconnaissons avec humilité que nous avons un cerveau automatique, le reptilien non conscient et sensible à tout évènement parvenu à lu. Doté de compétences exceptionnelles pour répondre à chaque instant de notre vie, il régule avec une étonnante efficacité des données qui lui arrivent et de notre corps et du milieu extérieur via les organes de perception. Grâce à lui, notre équilibre ou homéostasie est garantie. Équilibre ne veut en aucun cas dire stabilité définitive mais dynamique interne allant dans le sens de la vie. Le véritable gestionnaire, c’est lui.


Nous n’avons pas de contrôle sur cette partie de notre cerveau. Il est et nous fait être ce que nous sommes, un être vivant doté d’aptitudes motrices, sensibles et cognitives. Nous pourrions chaque jour le remercier du travail incessant qu’il effectue en nous. Nos émotions naissent de cette « intention » neurologique, avec un code élémentaire mais efficace : bon/ pas bon pour être. Quand le feu est vert, nous voilà plein d’élan. Quand le feu est orange, voilà la peur suivie d’un impératif de fuite, du corps puis de la pensée. Quand le feu est rouge faute de pouvoir fuir, voilà la colère suivie de lutte corporelle puis verbale. Quand la lutte est empêchée, alors le feu se consume… bonjour la tristesse suivie d’un grand moment de solitude et de repli sur soi.  Le cerveau gestionnaire est efficace sur le court terme, même si cela ne fait pas l’affaire de nos autres envies. Nous voilà avertis.


Mais alors, cela signifie-t-il que bien penser ne serait pas suffisant pour aller bien et éviter les flux émotionnels? C’est ça ! La dimension cognitive de nos émotions est le fruit du  système reptilien comme le confirme les travaux du neurobiologiste Antonio Damasio. Force est de constater que nos pensées conscientes sont subordonnées à l’impératif vital du cerveau archaïque. Nous en exaspérer  et vouloir nous en affranchir ne fait qu’aggraver notre cas ! En effet, plus nous cherchons à réduire au silence le système de survie, plus nous exacerbons le niveau émotionnel. Nous voilà alors hyperémotifs, hypersensibles jusqu’à perturber l’équilibre de nos organes géré par le système inconscient comme en témoigne la somatisation du stress …


Que faire alors ? Au mieux nous pouvons atténuer la violence de nos comportements. C’est le rôle de l’éducation. Mais le sens vital de l’émotion demeure et c’est elle qui donne forme à notre existence. Il ne s’agirait donc pas de contrôler mais d’accompagner le mouvement de vie contenu dans l’émotion, de nous laisser inspirer par lui pour inventer de nouvelles voies d’action.


Harmonisons corps et esprit. Apprenons à  exister avec les informations spécifiquement reptiliennes, prenons les en compte comme des données vivantes pour ne plus les subir. Entendons ce qu’elles nous disent de notre motivation profonde. Cessons de vouloir contrôler ce qui ne peut l’être et accordons nous d’être vivant avant de penser, même de bien penser. Agissons en conscience de notre réalité corporelle pour que nos pensées et nos idées demeurent incarnées et mesurées.


Non, vraiment, la logique émotionnelle est intraitable et mieux vaut faire avec. La voie sera plus mesurée et plus humaine.

Catherine Aimelet Périssol

La confiance n'est pas ce que nous croyons

Février 2016

La confiance serait le fruit de nos « bonnes croyances » : croire en soi serait une panacée et la source de notre bonheur. Voilà une idée rarement mise en question.


Mais cette pensée témoigne d’un monde idéalisé où notre seule subjectivité serait à l’origine de notre existence d’être humain. Mais cette pensée est-elle compatible avec la réalité même de la vie ?


Je pense bien donc je vais bien est devenu un diktat, entrainant avec lui une cohorte de diagnostics sur des troubles de l’humeur qu’il faudrait, normalement, corriger. Ainsi, nous plaçons notre attention dans le seul registre de notre conscience, cette fonction qui n’occupe guère plus de 10% de l’activité cérébrale, selon les neurobiologistes. Nous nous racontons une histoire et elle ressemble fort à celle de cet homme qui, la nuit, recherche ses clefs sous le réverbère…parce que c’est le seul endroit éclairé ! En cherchant la confiance sous le seul réverbère de notre conscience, nous nous éloignons de l’expérience même de la confiance.


Pour la connaitre, devenons mieux conscient de l’ampleur de notre subjectivité ! Nos fictions, nos interprétations et nos croyances, rassemblées sous le sigle FICs par le neurobiologiste Lionel Naccache, sont l’égide de notre subjectivité. Nos commentaires, évaluations, comparaisons, projets, attentes et idéaux cherchent à donner du sens à nos perceptions, nos sensations, nos réactions et nos besoins qui, eux, se manifestent de façon automatique et…non consciente, directement par notre corps. Les FICs n’ont pas fonction de développer notre confiance mais de générer du sens et des valeurs.


La confiance relève, elle, d’une attention au  comment nous vivons l’expérience même de vivre. Une attention à porter avant toute évaluation. Une attention pleine de curiosité sur comment se déploie la vie dans mon corps-esprit ? Avant toute identification à un « je » qui déciderai, avant toute volonté et toute compréhension psychologique, la confiance est une invitation à prendre appui sur ce déploiement. 


Nos habitudes de langage nous font parler d’avoir et de faire confiance. Comme si la confiance était un objet que nous pourrions posséder. Avoir confiance en moi et faire confiance aux autres révèlent en réalité notre crispation sur des représentations de ce que nous devrions être ou ce que l’autre devrait être : un être parfaitement et totalement tel que nous l’idéalisons, c'est-à-dire sans faille ! Nous voilà tout focalisé sur cet avoir, cherchant à le conserver et le contrôler coûte que coûte, quitte à nous effondrer dès le premier décalage avec notre espoir. Quant à l’autre, en projetant sur lui cette totale confiance, nous prenons le risque de l’en écraser, anticipant ainsi la moindre trahison. Cette forme de confiance toute psychique est  facteur de frustration et de doute.


Mieux vaut se fier à notre expérience corporelle propre, à l’émotion vitale qui habite le corps, à ce mouvement naturel qui nous fait retrouver notre équilibre après tout moment de déstabilisation. Un mouvement nommé résilience inhérente aux mouvements même de notre existence.


La confiance ne s’achète pas et ne s’acquière jamais une fois pour toute. Quitte à décevoir l’enfant qui demandait où il pourrait en acheter…


Le sentiment de sécurité que nous nommons confiance nait avant tout d’un accord entre notre élan de sûreté et notre élan de liberté, les deux polarités du besoin de sécurité. Nait comme nait un enfant d’une rencontre …


La confiance est un état dynamique à entretenir et non pas le résultat de ce que nous faisons ou de ce que nous pensons.

Catherine Aimelet Périssol


A quand la COP1 des thérapeutes ?

janvier 2016

Le mot thérapie vient de soin, de cure : la responsabilité du soignant est d’abord de soulager le patient. Le soulager de quoi ?  D’être vivant ? Vivant c'est-à-dire mortel, vulnérable et puissant. Vivant avec les chocs, les évènements qui sont survenus dans sa vie et puissant d’avoir trouvé les ressources pour être là.


Le thérapeute est celui qui peut aider son patient à restaurer la curiosité d’être cet être vivant là. Bien sûr, le soulagement peut venir de la chimie ; il peut aussi venir du réveil de ce qu’est être un être vivant.


Ce que nous perdons de vue au seul profit d’une histoire que nous nous racontons sur ce que nous devrions être : fort, performant, en forme, sans souci, heureux tout le temps, aimé tout le temps, infaillible, parfait…et tout puissant. Une histoire que même les enfants ne croient pas. Cette pression intérieure à "devoir être" use les organismes jusqu'à tomber malades. Notre psychisme génère alors angoisses et dépression.... jusqu'au burn out. Une pression que nous faisons porter aussi sur nos enfants.


Les thérapeutes font face à des personnes « déboussolées ». Des personnes qui cherchent à retrouver le sens de leur vie et surtout à être débarrassées de leurs troubles. Entre médicaments de soutien (mais les effets secondaires ?), les thérapies (mais laquelle ?), les psychopraticiens (mais lequel ?), la méditation (les propositions s’élargissent) ou encore les techniques corporelles (sans parole ?), elles ne savent plus à qui confier leur peine.


Quand les professionnels de l’écoute et du soin vont-ils chercher à s’entendre et à proposer un cadre thérapeutique fondé sur le fonctionnement du cerveau non sur celui des seules interprétations mentales ?


Quand vont-ils tenir compte de la réalité corporelle de l’être souffrant comme la COP sur le climat tient compte de la réalité de la terre en souffrance, et donc de ses habitants ?


Quand est-ce que les neuroscientifiques oseront dire que, de leurs découvertes, peuvent résulter des actions thérapeutiques autres que chimiques ?


Comment faire entendre que l’idée selon laquelle l’émotion naitrait de la pensée est tout simplement une idée mais non une réalité ?


Quand les psychologues reconnaitront-ils que leur approche des troubles affectifs est essentiellement interprétative, théorisée, explicative à partir de causes extraites des histoires de leurs patients ? Des histoires inévitablement emplies de fiction, car tel est le fonctionnement du cerveau réfléchi. Et cette approche ne prend pas en compte que l'esprit est inscrit dans le corps.

 
Et si nous fondions notre travail thérapeutique sur ce que les neurologues savent déjà :
Tout corps vivant tend à s’auto guérir.


La conscience est toujours la conscience de quelque chose et donc une représentation de la réalité. Une fiction, une interprétation, voire une croyance.


Nous sommes des êtres de fiction, subjectifs, sujets de notre réalité corporelle qui est seule en lien direct, automatique et inévitable avec notre environnement.


Avant tout, nous sommes vivant avant d’être pensant. Le cerveau est biface : cerveau corps et cerveau esprit sont les deux facettes d’un même organe.


Croire que l’esprit peut tout ou que le corps peut tout est une croyance qui nous éloigne de notre existence dans une illusion de toute puissance. La COP 21 sur le plan climatique aide à voir qu’il n’en est rien : l’homo économicus risque d’aller à sa perte. L’homo psychologicus aussi. Pouvoir « tout » imaginer se signifie pas pouvoir tout vivre ni tout faire. On y perd le sens de l’effort. Pas celui qu’on est contraint de faire parce qu’il faut bien vivre, mais celui qui est inhérent au fait même d’exister dans ce corps mortel, vulnérable et puissant.


Je sens, donc j’existe : c’est parce que mon corps est en écho à ce qui arrive à ses sens de perceptions que j’éprouve des sensations, que j’agis et que j’existe, quelques dixième de seconde avant tout début de conscience.
Face aux évènements qui arrivent à nos sens de perception, notre cerveau est programmé, indépendamment de tout choix conscient, pour agir. Cette action est orienté par la survie par la fuite, la lutte, ou à défaut, par le repli sur soi ; la joie étant, selon les mots de Spinoza, une augmentation de la puissance d’agir. A défaut de prendre en compte cette réalité d'être biologiquement subjectifs, nous devenons des êtres soumis à ce seul système de survie.


Nous ne pouvons rien à notre réalité biologique, mais nous pouvons voir ça de soi. Et, avec humilité, humour et honnêteté, faire face à la vie et apprendre aux personnes en souffrance que l’appel à être existe bel et bien en chacun de nous, là où nous pouvons le moins le perturber...dans notre cerveau non conscient ! 


Les thérapeutes de la logique émotionnelle ont à cœur de réfléchir à ce qui peut aider les personnes à se reconnaitre dans cette humanité active.

Catherine Aimelet Périssol